RELATIONS
ECCLESIALES

 
 

PREMIERS
QUESTIONNEMENTS CANONIQUES

En 1978, devant la multiplication des Communautés Nouvelles nées du Renouveau Charismatique venu des Etats-Unis 1, la Conférence des Evêques de France aurait demandé aux Supérieurs Majeurs (Abbés Bénédictins et Cisterciens, Prieurs(e)s des Carmes, Provinciaux Franciscains et Dominicains... etc...) de ne plus cautionner de leur autorité ces initiatives qui, spontanément, du moins pour la plupart, ont été portées à faire référence à la vie “ régulière ”.

 
Injonction romaine ?...
 
En tout cas les évêques de France y auraient vu un risque d'ambiguïté ecclésiale sur le terrain, et auraient demandé que les responsables de ces nouvelles communautés fassent référence à leur diocèse d'origine. C'est du moins ce que Dom Grammont, Abbé du Bec dont les premiers “ Clunisiens ” sont oblats, retransmet à Olivier Fenoy à l'automne de la même année.

Certes, les “ Clunisiens ” ne se sentent pas concernés. A leurs yeux, ils ne correspondent en rien à ces nouvelles réalités, qui portées par nature à l'évangélisation, relèvent à juste titre de la Pastorale diocésaine... Mais, l'Œuvre de Cluny n'étant pas connue quant à son essence dans les milieux ecclésiastiques, l'amalgame semble avoir été fait en haut lieu : des jeunes, qui hors structures clairement établies, prient et vivent ensemble après avoir mis leurs compétences et leurs biens en commun, pourquoi aller chercher plus loin !...

Et surtout, Dom Grammont, en vrai moine, est déterminé : il s'agit maintenant d'entrer en relation avec “ l'establishment de l'Eglise séculière ” (c'est sa propre expression). D'autre part, ils seront bientôt plus nombreux que ses propres moines et si une Abbaye peut recevoir des oblats en tant que personnes privées, un hiatus identitaire pourrait bien à la longue se faire jour.

Le choc sera très rude. Par l'oblature personnelle sous-tendant sans ambiguïté leur compagnonnage professionnel, et pour s'être laissés guider par l'Esprit, ils savaient avoir ancré leur identité à un havre de paix qui leur correspondait, (ce dont ils sont toujours sûrs)... mais un oblat obéit... et que faire d'autre, d'ailleurs !?...

Un cadeau cependant : gardant toute sa confiance à ses fils et filles spirituels, l'Abbé du Bec introduira Olivier Fenoy et Sophie-Iris Aguettant auprès du Cardinal Etchegaray, Archevêque de Marseille et alors Président de la Conférence des Evêques de France, avec lequel ils sont aujourd'hui toujours en lien.

Commencement de travaux
pour un processus de “ reconnaissance ”

L'accueil du Cardinal est fraternel, l'ouverture de cœur et d'esprit de Roger Etchegaray stimulante. Il semble avoir bien saisi l'identité spécifique qui lui est présentée et l'encourage. Ne pouvant rien faire personnellement, et dans une parfaite cohérence ecclésiale avec laquelle les “ Clunisiens ” vont devoir commencer à se familiariser, il renvoie ses visiteurs vers ceux de ses pairs ayant sur leur territoire une réalité ou une maison animée par ces derniers.

Six évêques sont concernés : le Cardinal Marty à Paris, le Cardinal Renard à Lyon, Mgr. André Fauchet à Troyes, Mgr Matagrin à Grenoble, Mgr Orchamps à Angers et Mgr. Abblé à Digne. Rencontres et échanges de correspondance ont lieu avec chacun. Outre une relation déjà ancienne avec le Père Fauchet - l'appui indéfectible des heures fiévreuses - des amitiés solides se nouent. Celles avec les deux cardinaux Marty et Decourtray tout particulièrement 2. Elles ne se départiront jamais. Cependant, sans qu'à la connaissance des “ Clunisiens ” aucun de ces cinq Pasteurs ne le demande expressément, il est envisagé de prendre les moyens d'une reconnaissance mutuelle peut-être plus “ formelle ” et d'élaborer le type de lien qui pourrait éventuellement en résulter. Aussi, après qu'il y ait eu a priori (?...) concertation entre les cinq prélats et bien que la maison “ cœur ” (lieu de l'administration générale qu'on appelle en milieu d'Eglise “ Maison Mère ”) soit située dans l'Aube, c'est Mgr Abblé, évêque de Digne (du fait de l'implantation de “ Cluny ” à Entrevaux) qui est choisi comme vis à vis ecclésial, au prétexte qu'il est un peu plus disponible que les autres.

Espérance d'une amorce de réponse sur
la question de la situation des laïcs chrétiens
dans l'Eglise comme dans “ le monde ”

Au tout début de cette démarche, il s'agissait de travailler à ce qu'Olivier Fenoy croyait devoir être un processus de reconnaissance, ou non, de l'intuition fondatrice (et par voie de conséquence de sa mise en œuvre), quitte, bien évidemment et comme avait pu le faire Dom Grammont jusque là, à ce que Mgr. Abblé -ou encore l'autorité ecclésiale dans son ensemble- soit amené, dans le cadre de cet échange, à corriger, émonder, conseiller et de toutes les manières éclairer telle ou telle des orientations théologiques et (ou) dogmatiques formulées peut-être un peu trop hâtivement. Par là il imaginait, tout comme ses collaborateurs, que les évêques dans les diocèses desquels l'Œuvre de Cluny était implantée, seraient amenés à encourager l'œuvre entreprise (ce qui devait être largement le cas), et dans un second temps, contribueraient discrètement à la promouvoir 3.

En acceptant cette démarche qui ne devait pas manquer au prime abord de les surprendre, voir de les déstabiliser, il faut ici noter que l'important, pour les tenants de cette nouvelle forme de corporation se voulant sans conteste possible d'obédience catholique, était avant tout de ne pas tergiverser sur l'obéissance alors même qu'ils ne cessaient par ailleurs et comme instinctivement de faire l'apologie des vertus humaines, culturelles et sociétaires de la filiation. Mieux, ils voulaient voir dans cette procédure l'amorce d'un véritable chantier de type socioculturel susceptible de contribuer à porter, à leur humble niveau, quelque chose de la réponse à la question universelle de la présence des laïcs dans le monde, après Vatican II... hommes parmi les hommes.

N'y avait-il pas là l'un des enjeux majeurs de ce que quelques années plus tard, Jean-Paul II appellerait de ses vœux en prophétisant l'annonce d'une nouvelle évangélisation ?...

Pourquoi ce souci de leur appartenance à l'Eglise ?

On peut ici se poser légitimement la question du pourquoi ces artistes, architectes, artisans et plus généralement animateurs qui se verraient assez mal affublés d'une identité de religieux (laquelle, on l'a vu ne leur correspond de toute évidence aucunement), aient pu avoir ainsi et depuis toujours un tel souci de leur appartenance à l'Eglise. Outre que la seule prise en compte nécessaire et suffisante des promesses de leur baptême permet en elle-même de justifier cette attitude, la réponse est fort simple :

La foi au Christ conduit immanquablement au credo des chrétiens lequel ne comprend pas trois affirmations majeures : le Père, le Fils et l'Esprit mais bien quatre : je crois en l'Eglise.

Pourquoi ? Par volonté toute humaine de “ récupération ” ? Sûrement pas... mais tout simplement parce que pour qu'un homme puisse dire “ Je ” et s'affirmer “ sujet ” selon la Révélation Trinitaire des Evangiles la seule foi au Père, au Fils et à l'Esprit ne saurait suffire. Celle-ci implique du fait même de l'adhésion à la Personne de Jésus, de croire à l'Eglise.

En effet, pour un chrétien, le Verbe de Dieu, Personne Divine, s'étant incarné en Jésus-Christ, personne humaine, le seul fait que le Divin ait pénétré l'humain révèle une réalité qui n'est plus ni uniquement divine, ni seulement humaine, mais nouvelle. Or, cette réalité nouvelle, appelée corps mystique du Christ ou “ Eglise ”, est essentiellement Communion. Elle ne peut donc qu'inviter la multitude des “ je ” mus par l'Esprit ou “ nécessité intérieure ” - se révélant chacun pleinement et par miséricorde dans sa couleur propre - à réaliser ensemble la mosaïque de la Jérusalem Céleste.

Telle est la clef du Mystère de la Beauté. Aussi, partant de cette affirmation, on aura compris que les “ Clunisiens ” confessant la foi catholique, ont une foi absolue en l'Eglise.

Initiation à la logique du Droit Canon

Mais pour en revenir à l'histoire de l'Œuvre de Cluny et en l'occurrence à celle des relations de ses responsables avec la hiérarchie catholique remises durant un temps entre les mains de Mgr. Abblé, disons, qu'au delà des liens d'amitié tout à fait fraternels qui devaient se tisser avec cet évêque, pour ne jamais se démentir, elles devaient aboutir à l'issue d'une succession de réunions de travail et d'initiation à la logique du Droit Canon, à une profonde déconvenue pour l'ensemble des “ Clunisiens ”. Il en résultait en effet un petit texte de deux pages instituant une Association Privée de Fidèles (jusque là aucun problème : Il y avait bien une association civile de droit français - l'O.C.C. - et d'autres structures légales pour donner corps social aux différentes réalités) mais, et c'était là son défaut, une Association Privée de Fidèles ne prenant en compte que l'aspect “ religieux ” et “ communautaire ” de l'entreprise au point de faire apparaître une entité communautaire, un “ en soi ”, quitte à ce que dans un second temps, les membres de cette ” communauté “ soient amenés à engager des activité artistiques et culturelles eu égard à leur sensibilité particulière.

Un certain hiatus

Reconnaître une communauté “ en tant que telle ” et faire exister une structure légale (avec ses règles) et néanmoins virtuelle, qui aurait pour vocation de favoriser les initiatives artistiques et culturelles engagées par l'ensemble ou partie de ses membres - tout en s'en dissociant quant à leur mise en œuvre - telle était l'esprit de ces deux pages.

Or, non seulement cette “ structure ” contredisait l'intuition même de l'œuvre entreprise, voire elle la condamnait dans son essence dissociant “ l'être ” et le “ faire ” (sans que Mgr. Abblé ne se soit jamais risqué sur ce terrain), mais d'un autre point de vue elle posait la question de l'identité et de la mission des laïcs dans l'Eglise compromettant aux yeux des “ Clunisiens ” la notion même de nouvelle évangélisation.

Cependant, sur le conseil de nombre d'amis et réitéré avec chaleur par l'évêque de Digne qui considérait qu'après tout, la constitution d'une Association Privée de Fidèles pouvait n'être qu'une première étape - laquelle permettrait par la suite et à plus haut niveau de poser les bonnes questions - l'ensemble des “ Clunisiens ” étaient prêts à signer convaincus que, serait-elle primaire, l'obéissance ne peut que porter du fruit.

Laisser le temps faire son œuvre

C'est alors que le Cardinal Albert Decourtray, qui connaissait depuis sa nomination au siège de Lyon, l'Œuvre de Cluny et ne cachait pas son amitié pour les “ Clunisiens ”, intervint.

Venu célébrer l'Eucharistie et déjeuner au Château de Machy, il devait demander à Olivier Fenoy, à l'issue du repas, si le document que tous avaient accepté de signer correspondait bien à l'attente de chacun. La réponse de ce dernier ayant été sans détour et sa conclusion que : “ par souci d'obéissance et pour ne pas faire de vague, il faudrait bien pour les “ Clunisiens ” s'accommoder de cette situation jusqu'à l'étape suivante qui permettrait peut-être d'en venir au cœur de la question ”, la réaction du Cardinal fut immédiate :
- “ Quelle était donc la raison de cette gêne ?
- “ La remise en cause dans son essence de l'intuition fondatrice, Eminence ”, lui fut-il réparti sans que jamais d'ailleurs celle-ci n'ait été prise en compte ni, du fait même, considérée comme erronée ou déviante sur quelque point que ce soit au regard de l'enseignement du Magistère.

Le Cardinal devait prendre alors tout le temps d'analyser la question quant au fond. Il n'y vit non seulement aucune déviance doctrinale mais bien plutôt une mise en œuvre de l'esprit même du Concile qui devait retenir toute son attention. Aussi invita-t-il d'abord les “ Clunisiens ” à ne pas signer le document établi à Digne et surtout à laisser le temps faire son œuvre.
Dix ou quinze ans ” devait-il préciser avant de conclure : “ Quant au présent je vous prends sous mon chapeau et comme vous le savez, il a de larges bords, c'est un chapeau de Cardinal.

Promesse dont il ne devait jamais se départir (même au plus fort de la tempête à venir) et ce, jusqu'à sa mort. Telle devait être la sage conclusion de la première étape d'une réflexion canonique qui par la suite allait s'étaler sur quelques vingt années.

LA QUESTION CANONIQUE :
HOMME PARMI LES HOMMES
OU COMMENT SE SITUER EN TANT QUE
LAÏCS APRES VATICAN II

dans son art, en Eglise, dans le monde...

Pour l'autorité ecclésiastique et depuis l'enquête conjointe de l'Officialité de Lyon conduite par les Pères Clément et Joatton d'une part et le Secrétariat Permanent de la Conférence des Evêques de France (Pères Gérard Defois et François Tricard), d'autre part, les accusations de comportements sectaires (cf. la rubrique : controverse), ayant été reconnues une fois pour toutes sans fondement, toute suspicion de cet ordre était éteinte. Restait par contre pour certains évêques, la question soulevée de l'identité en Eglise d'une réalité regroupant “ en corporations professionnelles ” ou “ communautés ” quelques quatre vingt chrétiens ayant formulés des engagements privés interpersonnels à la lumière des Evangiles dans le cadre d'un ensemble d'associations et de structures diverses, instituées au civil.

De leur côté et en-deçà du strict caractère associatif les animateurs de “ Cluny ” étaient bien conscients, tout en tenant fondamentalement à leur unité, qu'il n'était plus tout à fait adéquat de vouloir systématiquement présenter comme un tout à des interlocuteurs les plus divers, des entités aussi différentes qu'une Troupe de Théâtre, un Cabinet d'Architecture et d'Urbanisme, un Café des Arts, une entreprise comme Profil Scène... Ce truisme s'imposait d'autant plus que, du seul point de vue de leur gouvernance et de leurs statuts juridiques, certaines de ces réalités avaient été conduites depuis quelques années déjà, bien que nées au sein de l'O.C.C., à se structurer en tant que telles tout comme les récentes fondations ayant pris corps au Québec, au Chili et aux U.S.A. avaient été amenées de leur côté à se conformer sans état d'âme aux législations propres à ces états.

Cependant, par cette façon de procéder, ils allaient maintenant se heurter à la limite des législations en vigueur dans ces différents pays, alors même qu'au regard de la disparité de ces structures juridiques devenues aussi bien internationales qu'évidemment nécessaires à l'exercice de leurs professions, ils cherchaient tout en même temps à préserver la visibilité commune de l'ensemble.

Certes, évoluant du simple statut d'association au premier degré à celui de fédération, l'Office Culturel de Cluny, devenu Fédération Nationale d'Animation Globale sous le label d' O.C.C.- F.N.A.G. avait bien tenté de s'adapter à cette évolution, mais cette Fédération tout en initiant structurellement l'œuvre dans son ensemble aux mécanismes de la décentralisation, présentait au minimum deux limites : à savoir, et comme son intitulé l'indique toujours, elle n'était et ne pouvait être que “ nationale ” tandis que par ailleurs elle ne pouvait fédérer véritablement que des associations entre elles, et non pas, du moins au regard du droit français, associations, entreprises commerciales diverses ayant registre du commerce comme la Troupe de Théâtre et sociétés immobilières. Enfin, au travers même de ces différentes structures, elle ne prenait pas pleinement en compte l'engagement des personnes.

La reconnaissance d'un “ corps commun ”
dans les limites du Droit Canon

C'est pourquoi, mus par le souci constant de donner à reconnaître clairement et simplement leur identité commune et chrétienne en tant que corps commun engagé à promouvoir une authentique spiritualité de la Beauté, les “ Clunisiens ” n'avaient pour ainsi dire jamais cessé depuis 1974 de travailler ces questions également du point de vue canonique.

Ils l'avaient fait, bien qu'ait été écarté le projet de statuts élaboré avec Mgr. Abblé, justement et comme on l'a vu parce que celui-ci ne prenait aucunement en compte l'essence même de leur identité...

Ils l'avaient fait par obéissance aux attentes présumées de deux de leurs évêques, bien que conscients de dévier en cela de la recommandation du Cardinal Decourtray “ d'exister d'abord ” et “ qu'on verrait après dix ou quinze ans ”.

Ils l'avaient fait malgré certains avis péremptoires comme celui de Mgr. André Fauchet, évêque de Troyes, lequel à l'issue d'un déjeuner ayant lieu à Pâlis dans le but de régler cette délicate question, devait déclarer haut et fort suite à la demande de son Vicaire Général 4 de bien vouloir conclure cette rencontre par un avis définitif : “ C'est assez clair, cher Père, ce sont des laïcs chrétiens comme le Concile en a souhaité la présence au cœur du monde, aussi, si on les affuble d'un statut canonique, ils sont foutus !... ” avis corroboré en d'autres termes par des personnalités en Eglise les connaissant bien et partageant ce même point de vue quant à la mission des Laïcs après Vatican II, telle que Petite Sœur Magdeleine à Rome, Fondatrice des Petites Sœurs de Jésus... ou encore Jean Vanier.

Enfin, dans un premier temps du moins, mais un premier temps qui devait s'étaler sur bien des années, ils l'avaient fait spontanément, comme par évidence, dans un mouvement premier de Foi en l'Eglise, lequel impliquait -comme en parallèle à leur oblature bénédictine relativisée par la hiérarchie- de demeurer en filiation par un biais ou par un autre... serait-ce en continuant de s'interroger sur les possibilités offertes par le droit canon.

Certes, ce travail les avait conduit dans un premier temps à une impasse et ils en étaient restés marqués. Cependant il faut bien comprendre qu'à leurs yeux de néophytes en la matière à cette époque, ils croyaient en toute loyauté que du fait de sa “ catholicité ” le Droit Canon devait pouvoir répondre à “ l'universalité ” de leur situation puisque, appelé par nature à sous-tendre d'un point de vue juridique l'incarnation Christique dans le monde à la lumière des Evangiles et de la Tradition. Autrement dit le Droit Canon ne pouvait selon eux accepter de dialectique entre le spirituel et le temporel, l'engagement inter-personnel et l'engagement professionnel, voire, avec toute la sagesse et les nuances que ce propos implique, entre l'ecclésial et le sociétaire...

Vaste question historico-théologique qui rejoint en son essence même celle de la Beauté reconnue comme salvatrice...

Dix années de travaux avec un canoniste

Rencontrant de manière fortuite 5 en 1985 un canoniste de renom, à leur grande surprise celui-ci porte immédiatement un intérêt tout particulier à leur cas et se propose en toute amitié, autrement dit bénévolement et bien entendu sans aucun mandat épiscopal particulier, de travailler avec eux. La question de leur identité de laïcs chrétiens engagés en tant que tels dans leurs métiers et dans le monde retient toute son attention. Il y voit quelque chose de l'esprit du Concile Vatican II et de sa mise en acte. Or, les “ Clunisiens ” ne l'apprendront que dans un second temps, il s'agit de l'une des plus hautes sommités en matière de droit canonique à l'époque, Mgr Maurice Bouvier, alors Secrétaire Général du Tribunal de la Signature Apostolique au Vatican.

S'ensuivent une longue suite de rendez-vous de travail et d'échanges très riches qui, ayant lieu aussi bien à Rome qu'à Machy, Pâlis ou Grenoble, afin de demeurer en phase avec le réel, s'étaleront sur près de dix années en deux temps.

Au terme d'une première période de sept ans, une Charte est rédigée, et, pour avoir pris en compte l'identité fondamentale de l'œuvre entreprise, semble convenir à tous... mais le Cardinal Decourtray n'est plus et il faut attendre la nomination de son successeur, Monseigneur Balland, si l'on veut que cette proposition aboutisse et soit éventuellement reconnue.

“ Une sorte de résurgence du compagnonnage... ”

Nommé et une fois installé, il se passera à nouveau dix huit mois avant que le nouvel archevêque puisse se rendre disponible et accueille Olivier Fenoy. Certes il a été averti contre l'Œuvre de Cluny par son entourage et le reconnaît, mais, homme à vouloir se faire une opinion par lui-même, il se montre fair play. Par contre, Docteur en Droit Canon, il se déclare dès l'abord et sans même en avoir pris connaissance, hostile à toute notion de Charte. Sans évoquer non plus un quelconque souci que soient immédiatement élaborés des statuts, alerté par les extravagances qui circulent sur l'identité de l'O.C.C. (cf. Rubrique : contreverse), il en vient dans un premier temps à exprimer avec vigueur son inquiétude de fond, à savoir :

Que les “ Clunisiens ” nostalgiques d'un passé révolu et médiéval, veuillent se faire les apologistes d'une certaine forme de théocratie par leur façon de se vouloir explicitement chrétiens et très “ catholiques ” dans leur art tout comme au cœur de la vie culturelle et au final sociétaire. Le hiatus est total et tout en paraissant assez surpris qu'Olivier Fenoy soit en plein accord avec lui sur une certaine approbation quant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il développe son opposition radicale et celle de l'Eglise à quelque vision théocratique que ce soit.

L'échange se prolonge. Revenant sur les fondamentaux qui ont donné naissance à la Compagnie et, par voie de conséquence à l'ATAU, au Café des Arts... à la suite d'une démarche aussi bien empirique qu'existentielle, Olivier Fenoy en vient à aborder ce qui pour lui est l'essence même d'une certaine spiritualité de la Beauté.

Pour ce faire, il évoque l'appel de Pie XII aux artistes, l'interprétation personnaliste, la nécessité intérieure, bref autant de sujets largement évoqués plus haut ...

Enfin, il présente à l'Archevêque cette même approche de la Beauté salvatrice d'un point de vue sociétaire comme un jeu de complémentarité des couleurs, des individus et des cultures, seul en mesure de révéler la mosaïque des peuples et leur tension à l'Unité... autrement dit comme une vision du monde sans doute chrétienne puisque Christique et corroborant la prophétie de Teilhard de Chardin évoquant le mouvement irréversible d'amorisation de la Création, mais vision en tout état de cause, aux antipodes de toute tentation théocratique.

Visiblement interrogé par cette présentation de l'intuition fondatrice de l'Œuvre de Cluny pour lui tout à fait inattendue, Jean Balland reconnaît alors qu'il pressent bien dans celle-ci les fondements d'une spiritualité propre, voire, d'une théologie du Beau. Cependant, souhaitant prendre un peu de recul, il propose un temps de réflexion et demande que lui parvienne une solide documentation, puis, raccompagnant son hôte, il lui confie :

A vrai dire, on vous situe à tort comme l'une des nombreuses communautés nouvelles apparues au cours de ces dernières décennies et liées peu ou prou au Renouveau Charismatique alors qu'à l'évidence, et libres de toute utopie passéiste, j'en conviens, vous m'apparaissez bien plutôt aujourd'hui comme une sorte de résurgence du Compagnonnage ”.

Deux mois plus tard, nouvel entretien : l'Archevêque, à la veille d'être créé Cardinal, convient d'emblée qu'après lecture des documents fournis et l'attention portée à divers avis autorisés, il conçoit désormais que l'intuition esthétique véhiculée par les “ Clunisiens ” puisse être reconnue comme s'inscrivant dans la mouvance ecclésiale proposée par Gaudium et Spes 6.

Cependant il avoue qu'il demeure questionné par un éventuel mélange des genres qui ne manquerait pas d'être interprété comme tel selon lui par une partie de l'opinion (sans oublier les “ politiques ”) même s'il ne devait jamais être le fait des membres de l'Œuvre de Cluny eux-mêmes... ce qui reste à vérifier.

En tant que canoniste, il reconnaît qu'il ne voit pas comment l'Eglise pourrait s'engager dans des actes relevant de la seule responsabilité des laïcs, comme la mise en œuvre en tant que telle d'une Troupe de Théâtre, d'un Cabinet d'Architecture et d'Urbanisme ou d'un projet d'animation globale. Aucun article ni même l'esprit du Droit Canon ne le permet, sauf à admettre que ces actes de fondations diverses requièrent bien l'engagement plénier - et pourquoi pas au nom de leur Foi - des personnes concernées, ce qui demanderait l'aval de Rome et du fait même ferait jurisprudence.

Cependant, il admet que le Concile Vatican II a ouvert aux laïcs des perspectives nouvelles que le nouveau Droit Canon, récemment mis à jour n'a pas encore intégré... et rien ne permet d'envisager que cela se fera d'ici à longtemps.

Aussi, faute de pouvoir prétendre en l'état à une Prélature Personnelle du Saint-Père comme l'Opus Dei (sourires) en vient-il à proposer une solution qui pourrait n'être que provisoire :

Que quelques uns des membres de l'œuvre qui s'y sentiraient appelés constituent, sous la conduite de Mgr. Bouvier - cette fois-ci mandaté à cette effet - une Association Privée de Fidèles de droit ecclésiastique ayant pour objet “ la Formation ”. De même que différentes réalités nées de l'Œuvre de Cluny. relèvent aujourd'hui et par la force des choses des législations française, chilienne, canadienne ou encore des Etats-Unis d'Amérique (nous sommes en septembre 1997) et pour continuer d'ouvrir l'éventail des structures diverses, autonomes - et éventuellement même parallèles - il s'agirait d'une sorte de “ Scolasticat ”, pépinière éventuelle de futurs membres, mais qui demeurerait cependant ouverte, et l'Archevêque y tient, aussi bien à d'autres membres adultes, par exemple en tant que formateurs, qu'à certains jeunes non directement concernés par les mondes artistiques et socio-culturels.

Contribuant à répondre à la question à ses yeux primordiale de la formation de ces jeunes générations que “ l'Institution Eglise ” ne sait plus atteindre, tout en transmettant l'interpellation propre aux “ Clunisiens ”, cette association ne recouvrirait pas, loin s'en faut, l'ensemble de l'identité “ Clunisienne ”. D'ailleurs, elle n'exigerait pas que chacun des permanents privément engagé en soit membre, mais, en parallèle aux autres structures, sans vouloir ni pouvoir légalement interférer sur la vie de celles-ci, elle établirait au sens large un lien d'Eglise institutionnel qui conviendrait à tous et rassurerait l'opinion sans pour autant contredire l'intuition originale.

Au regard d'une telle proposition, la stupeur fût grande chez les “ Clunisiens ”. Abandonner la perspective d'une Charte d'ensemble et faire naître une structure d'Eglise, dont tout engagé à fonder l'œuvre n'était pas conduit du fait même de son engagement à être automatiquement membre, une structure qui ne prendrait en compte et ne recouvrirait ni le Théâtre de l'Arc en Ciel, ni l'ATAU, ni aucune des réalités nées de l'Œuvre de Cluny, ni non plus, perçue au minimum dans sa globalité comme le fait l'article des statuts de l'Office Culturel de Cluny, l'initiative originale des “ Clunisiens ”... voire, aller jusqu'à l'ignorer... c'était pour eux vouloir faire exister une structure parfaitement dépourvue de sens, d'autant qu'en fait de “ Formation ” l'Ecole de Cluny existait déjà.

Cependant, obéissants et bien que déstabilisés, après bien des débats internes, ils se remirent au travail. Six mois plus tard, sans trop savoir où ni comment prendrait corps cette Association Privée de Fidèles, mais pour avoir œuvré avec la meilleure bonne volonté avec Mgr. Bouvier au cours d'une suite de rencontres pouvant aller d'un après midi à trois jours, un ultime temps de rédaction des statuts a lieu des 28 Février au 1er Mars 1998 au château de Machy et au soir de ce 1er Mars l'affaire est conclue, les statuts rédigés, les personnes en charge de les soumettre à l'Archevêque missionnées, puisqu'il n'y manque plus que sa signature, le texte correspondant point par point à son attente.

Vers 19 heures et pour prendre l'avion du soir Mgr. Bouvier est raccompagné à Satolas. A 23h30, appel de Rome de ce dernier : il désire joindre Olivier Fenoy immédiatement. Lui demande s'il sait la nouvelle et lui apprend la mort, ce même 1er mars, du Cardinal Balland... L'émotion est vive. Mgr. Bouvier se demande après tant d'années de travail, s'il n'y a pas là comme un signe et très vite l'évidence de la nouvelle situation est prise en considération par l'un comme par l'autre : le texte rédigé n'est plus d'actualité. Tout de cette élaboration canonique ne pourra être repris et bien évidemment à la base, qu'après qu'un nouvel Archevêque se soit vu nommé au siège épiscopal de Lyon.

Votre malchance est peut-être
d'avoir quelque cinquante ans d'avance

Nommé en Juillet 1998, Monseigneur Louis-Marie Billé, nouvel Archevêque de Lyon, ne sera en mesure de recevoir une première délégation de “ Clunisiens ” qu'en 2000. Cependant, contrairement au Cardinal Decourtray, Le Cardinal Balland a laissé à son successeur un solide dossier sur l'O.C.C-FNAG et l'Œuvre de Cluny indiquant entre autres sa proposition.
Or, ayant pris connaissance de l'ensemble des pièces et après avoir reçu par deux fois et écouté avec grande attention ses interlocuteurs, contre toute attente et à la satisfaction générale, c'est le Cardinal Billé qui va pour finir trancher et orienter l'avenir en remettant “ la flottille Clunisienne ” sur son cap d'origine et dans ses eaux naturelles.

Sensible plus que quiconque au fait que les “ Clunisiens ” aient été conduits dès leur fondation en tant que troupe théâtrale à s'inscrire dans la filiation régulière selon Saint Benoît, ayant retenu d'après l'un de ses proches, l'intervention de Mgr. Fauchet... “ si on les affuble d'un statut canonique, ils sont foutus ”, il devait déclarer à l'issue du second et dernier entretien sur ce thème : - “ Nés trop tôt ou trop tard, votre malchance est peut-être d'avoir dans le contexte ecclésial actuel quelque cinquante ans d'avance ” et de préciser qu'à ses yeux, les “ Clunisiens ”, contrairement à ce qui se vivait dans les années du Concile, ne sauraient être entendus en Eglise comme tels, alors que depuis ces dernières décennies, celle-ci, en France comme dans plusieurs pays européens n'est avant tout préoccupée que de Pastorale d'ensemble.
D'où sa proposition en guise de conclusion :

 
- “ Soyez toujours mieux qui vous êtes et faites vous reconnaître en tant que tels tout en sachant demeurer proches de vos évêques dans chacun des diocèses où vous êtes implantés pour autant que ceux-ci s'y montreront ouverts. Enfin, continuez pour vous-même ce travail de chartes particulières de chacune de vos identités 7, comme vous l'avez commencé, avec en perspective de partir de là pour établir une charte d'ensemble.
Ces propos, au grand soulagement de tous, devaient mettre un point final à près de vingt ans de tergiversations.