PROLOGUE

 
 

“ LA LUMIÈRE PROCÈDE DU NOIR ”

À l'origine, un jeune comédien, Olivier Fenoy, côtoyant les grands du métier, que ce soit à la Comédie-Française ou aux studios de cinéma de Boulogne-Billancourt, cherchant à être vrai dans son art alors même que l'artifice du milieu le pousse inexorablement, comme nombre de comédiens qui l'entourent, à se recevoir de l'extérieur et lui donne la pénible sensation d'être bien plus “ Objet ” que “ Sujet ” en scène d'abord et par voie de conséquence, dans la vie quotidienne, en vient à être traversé par l'absurde et le vide jusqu'à être questionné par la démarche picturale de Paul Klee... “ La lumière procède du noir ”.

Il se laisse alors interpeller par l'approche esthétique de Kandinsky qui affirme dans son ouvrage “ Du spirituel dans l'Art ” que, ne peut être beau que “ ce qui procède d'une nécessité intérieure de l'âme ” et commence à réaliser que cette “ nécessité intérieure ”, pour se libérer des réactions épidermiques, affectives, psychologiques ou cérébrales qui ont tendance à l'étouffer, demande au comédien de lâcher le souci qu'il peut avoir de lui-même, de son texte, de son costume, de son propre jeu, de son “ paraître ”, en bref de son “ moi ” pour n'avoir plus que le seul souci de l'autre, de son partenaire, et des autres, le public.

Faisant par là une première expérience qui devait s'avérer fondatrice de l'Œuvre de Cluny et qui se résumera au fil du temps par une formule simple : “ Donne-toi, tu te trouveras ”, il comprend que si cette unification de l'être intérieur (le “ je ”) et de la personne physique et psychologique (le “ moi ”) commence toujours par la perception extrêmement douloureuse du divorce qui peut diviser jusqu'aux racines de l'être, elle n'en est pas moins la clef qui seule, permet de se révéler “ Sujet ” de l'acte que l'on pose.

Il en fait l'expérience sensible au cours de la nuit du 18 au 19 décembre 1963. Expérience à laquelle viennent répondre les mots du pape Pie XII écrits ou prononcés au cours des années 1948 à 1953, dans le cadre de deux discours et d'une lettre aux artistes. Ce sera son Credo, dès décembre 1963, il rassemble les trois extraits les plus parlants de ces exhortations pontificales en une seule et propose le petit texte qui en résulte comme vision fondatrice à la jeune compagnie qu'il suscite :

... “ Le Beau doit nous élever... La fonction de tout art consiste à briser l'espace étroit et angoissant de fini dans lequel est plongé l'homme tant qu'il vit ici bas, pour ouvrir une sorte de fenêtre à son esprit qui tend vers l'infini... En face d'une culture sans espérance, considérez l'art comme la source d'une espérance nouvelle. Faites sourire sur la terre, sur l'humanité, le reflet de la Beauté et de la lumière divine, et vous aurez, en aidant l'homme à aimer tout ce qu'il y a de vrai, de bon, de pur, de juste, de noble, d'aimable, contribué grandement à l'œuvre de la Paix... ”.

Mais l'intuition ne s'arrête pas là.

Au lendemain de ce 18 décembre 1963, bouleversé au sens propre du mot par la réponse au Mystère de Beauté qui fait irruption dans sa vie, non comme une découverte mais bien plutôt comme l'aboutissement enfin désenkysté d'un pressentiment mûri sur les planches, se remémorant les rites sacrés de son enfance, il pèlerine à Montmartre. Parvenu au Sacré Coeur et par grâce, il reçoit confirmation de sa démarche et en nomme le fondement invisible dans la méditation du chapitre 17 de St Jean et la contemplation du Mystère Trinitaire au Saint-Sacrement exposé. L'analogie entre le plan divin et celui de la création artistique lui apparaît alors en effet comme d'une grande évidence : si, selon St Thomas d'Aquin, “ le Père donne tout de Lui-même et (que) le fruit de Son Don est Son Nom : Père ”, il va de soit que le mouvement du Don pour être Sujet de sa vie, est non seulement le chemin de l'artiste mais celui de tout être humain. Qu'alors seulement, on peut faire sienne l'ultime prière du Christ “ Fais qu'ils soient Un ”. Cette appréhension du chant de la Gloire interpersonnel aux Personnes Divines, en s'ouvrant aux personnes humaines, est vision eschatologique.

Ce trait fulgurant, depuis la Beauté comme brûlure intime de l'être jusqu'à l'embrasement de la cité des hommes, entrevu l'espace d'à peine deux jours et une nuit, était si marquant, si prophétique, qu'il nécessitait sans délai d'entrer dans la démarche la plus simple, humble, concrète et quotidienne possible pour en révéler l'incarnation en en résumant l'intuition en une paraphrase de Saint Irénée : “ Le Verbe s'est fait chair pour que la chair se fasse Verbe ”.

Bien des années plus tard, convaincu depuis l'origine avec Dostoïevski que “ la Beauté sauvera le monde ”, il traduira cette vision dans un texte dont voici un extrait :

J'AI FAIT UN RÊVE

On m'a dit “ Monde uni ” et j'ai nommé un rêve ancien. C'était il y a longtemps. Pourtant il demeure au plus intime de moi, malgré toutes les déceptions, aussi rudes furent-elles, au travers des échecs, des tourments, des temps de scepticisme, des erreurs et des doutes.

J' ai vu le monde - qu'on dit mondialisé et uniformisé - comme un jeu de couleurs si diverses qu' il était “ Un ” dans la lumière, “ Un ” parce que divers, “ Un ” comme un tableau, une grande mosaïque où chaque petit caillou dans sa nature propre, vernissé ou opaque, de granit ou de verre, était respecté et avait bien sa place. Les rouges étaient rouges, complémentaires des violets, révélateurs des bleus. Ils leur donnaient par leur force même d'être rouge, par leur protestation d'être bleu de nuit ou de tendresse, ou bien encore par communion délicate, voire par distraction, d'engendrer des mauves et l'appel à la nuit.

En m'approchant de plus près, j'ai su qu'être rouge même n'était qu'une généralité, qu'il y avait bien des rouges pour dire le rouge, du carmin au sang de boeuf, du vermillon jusqu'à ces rouges si profonds qu'ils sont presque grenats.

Alors, j''ai compris qu'il fallait laisser chacune de ces nuances se dire, se révéler dans la lumière, pour que l'œuvre soit véritable et bien plus qu'harmonieuse. Car la beauté est plus que l'harmonie des formes et des tons, elle révèle ce qui est.

Aussi que dire des jaunes, des ocres, des sables et des verts, sans oublier le noir que l'on dit ne pas être une couleur ? Les laisser tous être eux-mêmes sans jugement et puis les écouter. Un jaune peut-être triste ou soleil : il a sa place... et la topaze est un mystère dont je ne sais rien dire... tandis que les tonalités les plus sombres et les noirs, traversés par la grâce, révèlent l'amour même.

L'artiste regarde et chante, il ne transforme pas les choses, il les exalte, les rendant uniques, chacune indestructible parce qu'unique, qu'elle soit pauvre ou riche. Tel est son sacerdoce. Il nous apprend que, dans toute culture, rien n'est infime ou superflu, qu'il faut tout accueillir du réel... et puis tout traverser.

Oui, j'ai fait un rêve.

J'ai vu le monde comme une grande mosaïque, comme la plus belle des œuvres d'art, contemplant, faisant miens, et les cuirs de Cordoue, et les champs de tulipes hollandais, les cuivres de Maghreb, la blancheur hivernale des vastes étendues québécoise.

Puis me sont apparus les ocres et les verts du Sahel frappés de taches briques, les ors orthodoxes, les blancs et les noirs laqués du japon et toujours plus intime, plus secret, le sourire d'un enfant indien de l'Altiplano bolivien, tenant une peite assiette de terre brune, joyeux et pauvre comme son pancho inca aux couleurs chatoyantes...

Alors mon coeur s'est ouvert plus large : j'ai senti les odeurs et entendu les langues, comme les hymnes aux dieux que je ne savais pas et qui étaient mon Dieu... Et comprenant que tout ce qui nous arrive est d'un seul tenant, combien chaque instant est lié à l'autre, aux autres, s'engendrant mutuellement et puis se révélant, j'ai choisi de me laisser émouvoir sans réserve par la ferveur des juifs priant au mur saint et hochant la tête avec eux, je me suis lamenté sur moi-même. J'étais saisi par la foi de l'Islam et pieds nus, au coeur de la magnificence de la mosquée bleue d'Istanbul, j'ai chanté la gloire et la toute puissance du Créateur.

S'ouvrir au grand large, se laisser saisir, séduire même, par la diversité des formes et des genres, se laisser étonner, questionner pour reconnaître l'autre dans sa foi, ses coutumes, son éthique et ses doutes... Révolution !

Ainsi, j'ai su que pour éviter les extrémismes et les intégrismes, les racismes et les a priori, il m'était demandé d'avoir un regard intérieur, toujours neuf, comme devant une toile ; j'ai su que la mosaïque humaine, celle des cultures et des mondes, des nations et des races, avec leurs pauvretés et leurs grandeurs, était notre chance.

Il fallait y creuser et ne pas s'arrêter au mi-temps de l'effort, sous prétexte que “ l'avenir ne fait plus rêver ” ou que le virtuel tue l'imagination. J'ai nommé plus avant que l'homme, chaque homme était le centre de cette vaste freque, que, quelle que soit sa misère, il garde au coeur, souvent caché, parfois même engloutie, l'attente, l'attente d'une reconnaissance sans préjugé, ni jugement de valeur...

Transcendance dans l'immanence.

Voilà ce qu'exprime toute culture véritable. Cette force du vivant qui fait surgir en chaque homme un désir infini, un désir sacré.

Olivier Fenoy
n° 91 du Courrier Nouvelles de Cluny