ENGAGEMENT PERSONNALISTE

 
 

UN ENGAGEMENT MUTUEL EN FILIATION

Le lien que vivent entre eux les membres de “ Cluny ” est un lien d'engagement mutuel dans un compagnonnage, à l'exemple des premiers chrétiens, pour tenter d'incarner ce que Marthe Robin 1 dès 1966 définissait comme leur vocation première, à savoir : “ être dans (leur) art et (leur) métier icône de la Sainte Trinité ”.

Exigeant tout de leur humanité ce lien est vécu tant dans la sphère spirituelle que dans le champ de leurs rapports professionnels. “ Une personne étant achevée par une autre personne ” (St Augustin), ils s'engagent en conscience les uns vis-à-vis des autres, en pleine liberté.

C'est l'engagement dans les mains 2 qui prend en compte, dès l'origine, l'incertitude de la forme : il est dans la matière de leurs vies la mise en commun d'une quête.

Leur histoire est celle d'une famille et non celle d'une institution. C'est en premier une attitude sociétaire qui est de faire le choix d'être “ sujet ” : plénitude d'un engagement qui concerne tout homme, fut-il agnostique ou d'une autre religion !

Le “ Clunisien ” le devient en choisissant à un moment donné de s'engager, de se risquer dans une aventure commune, de vivre d'une solidarité.

ENGAGEMENT

C'est là l'une des exigences intrinsèques de l'être, l'être profond en chacun, en chacune, étant naturellement mû par l'impatience de se dire en tant que personne humaine. Il s'agit là de cette fameuse “ nécessité intérieure ” 3.

Or, se limiter dans son don, en ne s'engageant pas, revient à se limiter dans sa liberté d'être, phénomène sociologiquement dramatique par les temps qui courent. C'est dans une conscience aiguë de cet engagement nécessaire que, depuis l'origine les membres de l'Œuvre de Cluny se sont reconnus.

A dater de 1973 en effet, les “ Clunisiens ” optent pour un certain type de vie communautaire sans rien modifier pour autant de leur statut de laïcs et de professionnels.

Si l'engagement avait été, à l'origine, le premier mouvement d'Olivier Fenoy, à l'exemple de ceux, pour lui tout aussi parlants, d'un Jean Vilar, d'un Péguy ou d'un Charles de Foucauld ;

Si l'engagement sur scène de ses premiers compagnons s'était révélé comme la condition sine qua non de leur authenticité sur le plateau ;

Si l'engagement dans la relation de personne à personne comme clef de l'animation socioculturelle avait été reconnu par tous comme l'étape première et fondamentale de l'animation globale ;

Un engagement premier ou plus exactement un engagement concomitant à l'acte, s'imposait - en amont de tout engagement associatif ou structurel - non pas à l'acte seulement théâtral, artistique ou socioculturel, mais, au regard de l'enjeu sociétaire, à celui de se reconnaître mutuellement appelé à être “ présence efficiente ” sur la scène du “ Grand Théâtre du Monde ” en tant qu'hommes et femmes missionnaires de Beauté comme d'autres peuvent l'être de Charité ou de Justice sociale. ” Olivier Fenoy in Présentation de l'O.C.C.

UNE ATTITUDE PERSONNALISTE

Pour Emmanuel Mounier 4, l'engagement a plusieurs formes : il est humain, éthique, politique, spirituel, selon la dimension de l'action qui domine. Mais aucune forme de l'engagement ne peut être pensée de manière totalement indépendante par rapport aux autres... La force de Mounier est d'avoir compris la nécessité de penser les engagements dans leur globalité. Son intuition de l'unité personnelle des divers engagements, Mounier l'inscrit dans un engagement sans réserve à la société laïque.

De même que pour Paul-Louis Landsberg 5 :

Le caractère historique de notre vie exige l'engagement comme condition de l'humanisation.

ou Guy Coq 6 :

L'engagement n'est pas une sorte de supplément gratuit à la méditation. C'est une condition nécessaire de l'accomplissement de chacun... on ne s'engage pas dans l'histoire, on y est déjà impliqué. L'engagement personnel est la reconnaissance de cette implication et consiste à l'assumer consciemment.

... confirmation d'une évidence ayant posé problème (ou du moins une question typiquement française...) à nombre d'interlocuteurs, qu'ils soient gens d'Eglise ou issus de la Société dite Civile : vouloir confiner la vie chrétienne dans la seule sphère de la vie privée surtout si l'on parle d'art et de culture s'avère être en totale contradiction avec les Evangiles mais également avec une saine conception de la laïcité.

Reste pour le chrétien à se laisser être témoin en se mettant au service d'une humanité à accomplir au lieu de s'égarer dans des formes de prosélytisme qui prétendraient, vainement d'ailleurs, vouloir restaurer un concept dépassé de “ société chrétienne ”. Une chose est de faire référence dans ses choix à une saine anthropologie chrétienne dans le respect de la conscience d'autrui, une autre est de vouloir imposer son point de vue.


UN ENGAGEMENT QUI SE RÉFÈRE
À CELUI DES PREMIERS CHRÉTIENS

Tout engagement de vie chrétienne se réfère à celui des premiers chrétiens qui était un engagement à quelqu'un, un engagement dans les mains d'une personne : la Personne du Christ. Les apôtres se sont engagés à Jésus. D'ailleurs aujourd'hui encore tout engagement chrétien se réfère à celui des premiers apôtres.

POUR CHANTER LA BEAUTE

L'engagement à la suite du Christ et par petites entités professionnelles pour chanter la Beauté -libéré de toute limite dans le temps, relu, amendé et corrigé dans le discernement- devait se révéler comme la conséquence évidente de la vie des “ Clunisiens ”.

Trois questionnements majeurs se sont maillés inexorablement, à savoir :

  1. L'engagement interpersonnel dans la lumière de la Sainte Trinité appelant à la contemplation, laquelle ouvre à la relation et non pas à la seule réflexion,
  2. La non-distorsion jusque dans le quotidien du spirituel et de la matière, autrement dit de l'esprit et du corps,
  3. Le souci d'inscrire l'élan premier de l'engagement dans la durée.

La cohérence de ce qui pouvait apparaître a priori comme une utopie - comment Jésus-charpentier aurait-il pu être tout aussi bien architecte, comédien ou journaliste ? - dans une sorte de “ compagnonnage trinitaire ” s'était, au final, imposée

ETAPES DE MATURATION

Si, “ l'engagement comme condition de l'humanisation ” est le moyen incontournable qui seul peut permettre à l'homme, à l'artiste, d'être sujet de l'acte qu'il pose : quel type d'engagement inter-personnel s'agit-il de vivre en tant que laïc chrétien ?

Comment ne jamais permettre la moindre distorsion entre engagement à la personne du Christ et engagement non pas seulement “ dans le monde ” - selon l'expression consacrée en milieu chrétien et à connotation prosélyte - mais dans la matière, dans l'acte et le concret, dans le réel enfin, puisque par là seulement - mystère d'Incarnation - peut se révéler la Beauté... ? ...

Comment enfin s'inscrire dans la durée... le temps, la pérennisation de l'œuvre entreprise ayant toujours été parmi les soucis majeurs d'Olivier Fenoy au sens de proposition universelle libérée de toute notion de réussite personnelle ou groupusculaire... ? ...

Certes, les Clunisiens connaissent, pour l'avoir faite leur dès 1967, l'expérience (hélas) limitée dans le temps de Jacques Copeau et des “ Copiaux ”, celle du Bauhaus de Walter Gropius rejoint par Kandinsky, Klee et bien d'autres mais également éphémère ; celle dans l'air du temps de certaines communautés hippies prônant la non-violence, le respect de la nature et la contestation de la société de consommation.

Certes, ils n'ignorent pas l'aspiration communautaire de Mounier, celle suscitée à Mirmande par Marcel Légaut et les siens, le rêve d'une telle démarche sans s'y être risqué de Pierre Emmanuel... et s'ils ne savent que peu de choses sur l'Arche de Lanza del Vasto, par contre, pour être en lien avec Jean Vanier, ils connaissent de l'intérieur les Communautés dites également de “ l'Arche ” fondées par ce dernier... et puis, il y a comme dans leurs gènes cette continuelle référence au Mouvement des Focolari chez qui plusieurs d'entre eux, pour avoir entre autres séjourné à Lopiano 7 ont été à l'école de “ l'instant présent ”, du “ tout perdre ” et de l'accueil de l'Unité comme source de vie.

Pourtant s'ils choisissent clairement quand ils montent un spectacle ou mènent une opération d'animation, d'habiter “ au présent ” tous ensemble comme des frères et soeurs, ils ne s'attendaient pas, du moins pour quelque-uns au demeurant minoritaires, à être véritablement “ conduits ” en 1973 à devoir rendre explicite entre eux un choix d'engagement de vie implicitement contenu dans tout ce qu'ils avaient jusqu'alors initié.

Cette attitude personnaliste du Beau et de l'animation culturelle était, aussi, le fruit de l'enseignement Johanique sur la Trinité et l'Incarnation du Père Marie-Dominique Philippe 8. Initié dans un premier temps par le Père Georges Finet à Chateauneuf-de-Galaure, cet enseignement devait être par la suite modulé et approfondi par l'immense apport du théologien de la Beauté et de la Croix, Hans Urs von Balthazar...

C'est ainsi qu'un “ engagement dans les mains ” de personnes se donnant mutuellement leur foi est venu répondre au besoin d'allier l'interpellation d'origine et cet enseignement de haut vol.

Engagement qui demandait d'être explicitement nommé par le petit noyau des membres fondateurs de Cluny, comme réponse à l'appel du Christ dans la lumière de la Sainte Trinité, pour se révéler dans le même mouvement - parce qu'intrinsèque à la personne humaine - point de focalisation commun à toute sensibilité, qu'elle soit religieuse ou non. En effet, considéré ainsi, l'engagement de tout l'être devient source irriguante de cette “ nécessité intérieure ” propre à chaque être humain, laquelle sinon ne tarde pas à s'enkyster pour se muer soit en nostalgie de ce à quoi “ on avait ” aspiré sans jamais pouvoir ou vouloir le réaliser, soit en illusions perdues qui, la plupart du temps, virent au dépit, voire à la désespérance.

L'école de Saint Benoît,
“ Gulf Stream ” de l'engagement Clunisien

Déjà, pour nourrir sa Foi en Jésus de Nazareth reconnu comme homme parmi les hommes et tout ensemble Verbe Incarné et réalisant au fil des jours que Celui-ci est par excellence cet Autre qui lui propose de cultiver une authentique relation de personne à personne, Olivier Fenoy, à titre bien évidemment personnel mais bientôt suivi par d'autres, est dès 1969 devenu Oblat Bénédictin.

Par cet engagement, il avait eu conscience d'inscrire son premier appel dans la sagesse d'une spiritualité ayant de solides racines, laquelle, par l'exercice constant de “ L'Ora et Labora ” devait lui permettre , selon l'expression chère à Dom Grammont, de trouver son propre “ Gulf Stream ”.

Tout en même temps et pour s'y être régulièrement ressourcés individuellement ou ensemble à l'Abbaye du Bec, le chant des heures devait lentement s'inscrire dans leur rythme de vie : travail quotidien d'unification de la personne humaine, s'abreuvant à cette source intarissable dans la droite ligne de l'oblature bénédictine et en filiation à l'invitation faite à tout baptisé par le Concile Vatican II, d'être participant de l'Office Divin.

Toutefois, il est ici capital de noter qu'ils en vivent sans que cela puisse induire un quelconque dualisme entre engagement de type religieux d'un côté 9 et engagement professionnel de l'autre ; celui-ci perdant alors son caractère prophétique et esthétique, prendrait le risque de n'être plus qu'un agir désacralisé plus ou moins bâtard, se voudrait-il artistique.

Se laissant façonner jour après jour par l'intemporalité du chant de la Gloire, les Clunisiens, hommes et femmes “ dans le monde ” se retrouvent au creux de l'Histoire Humaine, en profonde communion avec le Peuple de Dieu pérégrinant à travers tous les temps et sous tous les cieux sans distinction de race ou de confession.

Les champs de l'Universel

Notons également que l'exercice de la contemplation propre à tout artiste mais en l'occurrence ordonnée au Père par le Fils, en les conduisant chaque jour “ au désert ” devait leur faire connaître cette solitude primordiale qui seule peut ouvrir l'âme aux champs de l'universel.

Universel non pas réduit aux dimensions d'une civilisation, laquelle, pour avoir de surcroît été liée des siècles durant à une vision fixiste du monde cherche à imposer ses voies au point de juger les autres traditions culturelles sans valeur 10, mais universel au sens fort et premier du mot, universel qui transcende toute uniformité sociologique et peut faire comprendre en ce qui nous concerne ici, l'une des aspirations fondamentales des “ Clunisiens ”, justifiant l'engagement d'une vie au delà de tout contexte particulier ; en effet “ l'opposition entre l'actif et le contemplatif ne vaut que si l'on considère l'un et l'autre sur un mode mineurEloi Leclerc 11.

Et comme dit Marcel Légaut 12 :

L'homme ne pressent l'universel véritable qu'à travers la prise de conscience de sa solitude essentielle.../... En temps normal, il faut entrer dans sa propre existence pour être capable d'entrevoir l'universel en soi et chez les autres. Il faut de toute nécessité être face à face avec soi-même et en contact avec sa solitude de base. Cette solitude est partie intégrante de l'universel ; elle le caractérise et le différencie de toute uniformité due à des ressemblances. Elle l'établit dans sa nature propre. Là où elle est perçue, acceptée et épousée comme un bien de l'être, l'universel n'est plus confondu avec un ordre général, même le plus riche et le plus capable d'extension. Inversement l'universel, lorsqu'il est suffisamment atteint, permet de reconnaître dans son essence originale cette solitude irréductible et de la distinguer de l'isolement puisqu'elle fonde le respect d'autrui et impose à l'amour de ne pas être possession ; elle permet la communion et lui interdit d'être identification. ”

NOTE :
Une lente déviation : avec les siècles, du fait de l'évolution des sociétés et aussi de 2000 ans de christianisme (l'Empereur Constantin, le Moyen Âge, la collusion Eglise-Etat, etc.), cette dimension très directement personnelle de l'engagement demeure bien présente, pourtant elle est devenue moins directement visible, comme masquée par l'Institution. Ainsi dans les jurisprudences concernant des personnes ayant quitté leur monastère, les plaignants ont en général gain de cause, car ils sont considérés comme un individu face à une institution, à une structure. Comme si le monastère ou la congrégation se trouvait être le “ patron ” et le plaignant, un ancien “ salarié ”. Il y a là quelque chose de totalement dévié au regard du “ contrat ” de départ.


RESPONSABILITÉ PERSONNELLE
ET DISCERNEMENT COMMUNAUTAIRE

Dans la forme de vie choisie par les “ Clunisiens ” la responsabilité personnelle est totale pour les domaines qui relèvent de la compétence de chacun. Pour ce qui est des grandes orientations, on fera appel au discernement communautaire, selon le principe de subsidiarité.

Le discernement fait appel à l'homme dans sa globalité. Il est antinomique avec un mode hiérarchique (loi du plus fort) ou démocratique (loi de la majorité, quelle qu'elle soit). Désirant rendre compte de l'infinie complexité, richesse et diversité de l'humain, il invite chacun à apporter son originalité propre, indispensable à la mosaïque en cours d'élaboration.

Tout travail de discernement demande la confiance a priori, intimité avec soi-même, intimité avec l'autre, qui permet d'avoir le courage d'oser tout dire, d'exercer une écoute de plus en plus profonde, de prendre le risque de perdre sa propre vision des choses, en vue d'un plus grand bien.

Il s'exerce à tous niveaux : selon le principe anthropologique de subsidiarité (éminemment personnaliste), chaque réalité est appelée à aller au bout de ses questionnements, de ses réponses et à ne faire appel à un cercle plus large que si elle bute sur ses propres limites.

Pour rester en fidélité à cette loi naturelle de la vie dans sa complexité et son ouverture, l'équipe réunie pour un discernement comprendra : en premier lieu les personnes directement concernées par le sujet, d'autres choisies en fonction d'une compétence particulière, enfin d'autres extérieures au sujet.

Le discernement s'appuie sur la dimension ontologique de l'homme et relève du domaine symbolique. S'il est vrai qu' “ Il n'est de conscience de nos profondeurs que symbolique ” (Eloi Leclerc), le discernement permet non pas de “ donner du sens ”, mais d'accueillir, de retoucher, de revenir à la vie profonde, ce que Kandinsky nommerait la “ nécessité intérieure ”, condition première de l'homme pour exercer son dominium et goûter à sa vraie nature de créateur. Alors le sens caché peut apparaître.

Pour ne pas conclure, on pourrait se proposer la relecture de ce texte en remplaçant, chaque fois qu'il apparaît, le mot discernement par acte artistique, non pas un acte isolé mais un travail qui donne et attend de toute personne, quelle qu'elle soit, sa participation au travail de la création.

La prophétie : “ La beauté sauvera le monde ” est vitale. Son accomplissement demeurera toujours une alchimie mystérieuse.

NOTE :
LE DISCERNEMENT. On trouve son origine dans les actes des apôtres. Ils se rassemblent chaque fois qu'il y a une décision à prendre concernant l'ensemble de la communauté, ou un envoi en mission, ou le remplacement d'un des leurs. Le tout premier discernement pour remplacer Judas va s'opérer par tirage au sort ! C'est une révolution conséquente du fait que Dieu vient de s'introduire dans la vie des hommes. On ne peut plus vivre comme avant. Il faut tout réinventer avec cet Esprit Saint qu'on ne voit pas mais qui est aussi présent que le Christ qui vient de s'en aller. La mémoire est encore très vive. Quant il était là, au milieu d'eux, il ne dirigeait pas comme un chef. Son autorité lui venait du Père, il n'arrêtait pas de le répéter. Dans une société bâtie de façon pyramidale les apôtres choisissent un autre mode de rapport, celui de la communion. Il n'y a pas de chef. Pierre est appelé par le Christ, pierre sur laquelle se bâtit l'Église. Entre Jésus et Pierre, il y a mystère de communion, sans confusion de personnes. Le Christ, initiateur de cette communion, est la pierre de fondation. Il porte l'édifice en disparaissant en quelque sorte dans les fondations. Il est donc l'inverse même d'un “ chef ” au sens romain du terme. Comment gouverner dans ces conditions ? En faisant appel à la communion des membres engagés dans la même aventure. La prière des premiers chrétiens semble être le lieu où ils cherchent ensemble non pas l'opération magique de l'Esprit Saint, mais la paix intérieure pour travailler à construire ce corps commun qui est déjà l'Église. C'est cette communion des coeurs et des esprits, cultivée jour après jour, qui engendre un nouveau mode de vie, une micro-société non structurée de l'extérieur par une organisation institutionnelle mais animée de l'intérieur par la pratique vivante du discernement.
                               Iris Aguettant et Pierre Dominique Wibault


POUR UNE POLITIQUE DE LA CULTURE

Nourris par cette manne venue des grands anciens dont ils se savaient appelés d'une certaine manière à prendre le relais, Olivier Fenoy et ses premiers compagnons devaient encore se reconnaître dans l'interpellation de Pierre Emmanuel 13 évoquant la Culture, au point de la choisir, avant même d'avoir pu en rencontrer l'auteur... comme exergue d'un des tous premiers documents présentant l'O.C.C. à savoir :

un constat tout d'abord :
La culture acquise, bagage intellectuel ou vernis à la mode, se réduit trop souvent à un système de mots de passe par lequel une élite prétend se reconnaître, même si le contenu de son savoir lui est indifférent... ”

et puis dans un second temps,
La vraie culture, elle, est une passion, une disposition de tout l'être, une façon de croire à l'homme, de se sentir responsable de la forme humaine, en somme d'aimer... "

pour s'achever sur un nouveau constat, mais ô combien évident :
Homme de culture, le paysan et l'ouvrier peuvent l'être autant que le grand intellectuel. ”

Par la suite, les “ Clunisiens ” s'attelleront à transposer en acte et sur le terrain de l'animation, le livre de l'académicien “ Pour une politique de la culture ” 14.

Deux extraits de ce livre parmi cent qui mettraient en lumière les mêmes proximités de vue et de choix de vie méritent d'être signalés ici.

Le premier évoque Edmond Michelet, lequel, Ministre en charge des Affaires Culturelles en 1969, avait confié à Pierre Emmanuel la Présidence de la dite Commission :

Michelet était un de ces hommes qui ont payé cher le droit d'être homme et ses actes publics n'ont tendu qu'à faire reconnaître ce droit comme le droit de tous. Ce droit, il l'avait toujours considéré essentiellement comme un service, mot qui n'est guère à la mode mais le redeviendra. Servir est une activité créatrice, peut être celle qui, pour diverses que soient les tâches, maintient dans l'être une inébranlable unité... ”

Le second devait apparaître aux “ responsables Clunisiens ” comme le fac similé de leur propre feuille de route :

J'ai choisi non de consolider un système, mais de le transformer du dedans. La seule façon d'y parvenir sans tomber dans une aliénation nouvelle est de susciter, à l'intérieur du système, des formes nouvelles d'association. De proche en proche, ces groupements solidaires le métamorphoseront en une authentique cité terrestre, sans anéantir les richesses d'intelligence investies en lui ; sans étêter non plus de son audace le projet que le système a rendu babélien faute de le garder humainement homogène. Homogène, c'est-à-dire à la mesure des communautés différenciées dont l'ensemble devrait constituer l'État... [Il s'agit de] passer du présent État omnivore... à une coopération populaire décentralisée.

Ces coopérateurs éventuels, on les trouve partout et, pour être des gens qui pensent, ce ne sont pas tous des intellectuels ; quand ils le sont, l'idéologie cède chez eux à la pratique. Il leur reste à découvrir ensemble quelle source d'enrichissement ils sont chacun pour les autres, quand ils s'unissent pour épanouir leur personnalité et mettre en partage leurs compétences, qui cessent dès lors d'être des “ spécialités ” étanches pour devenir des vases communicants. ”

Autre référence, beaucoup plus tardive ou l'histoire d'une rencontre en deux temps :

D'abord celle avec le discours prononcé à l'Unesco le 2 juin 1980 par Jean-Paul II dont un court extrait dira ici toute la teneur :

La culture est ce par quoi l'homme, en tant qu'homme, devient davantage homme, “ est ” davantage, accède davantage à l'être.

Ensuite celle avec son auteur, à l'occasion d'une audience privée accordée par le Souverain Pontife à quatre des fondateurs de l'Œuvre de Cluny dont Sophie-Iris Aguettant, Marie-Aimée du Halgouët, Thierry Roussel et Olivier Fenoy le 29 janvier 1981 au Vatican. Fait crucial, comme le Saint Père s'inquiétait de connaître les fondements de l'œuvre entreprise par ces hommes et ces femmes mus par leur foi chrétienne dans leur engagement aussi bien artistique que sociétaire et que lui étaient redonnés les textes fondateurs de Pie XII, de Pierre Emmanuel mais aussi l'extrait de son propre discours à l'UNESCO, Jean-Paul II devait exhorter ses visiteurs non seulement à donner aux femmes pleine co-responsabilité dans les arcanes d'une telle fondation, leur génie propre étant indispensable à la création et à l'animation culturelle, mais également, il devait évoquer la question du travail humain alors qu'il se préparait à publier l'encyclique Laborem Exercens à savoir que la finalité du travail (et par là de toute création) n'était pas d'abord “ l'œuvre ” mais “ l'homme ”.

Cette rencontre avec un personnage clef de la dernière partie du XXème siècle et avec un enseignement aussi traditionnel que prophétique devait confirmer pour les “ Clunisiens ” le concept de Culture qu'ils n'avaient jusque là cessé d'appréhender et ce, de façon magistrale : magistrale au sens “ d'expression du Magistère ” en tant que catholiques sans aucun doute, mais plus encore au sens de “ point d'orgue ” appelant chacun en son particulier à devenir chaque jour “ davantage homme ”, autrement dit à une continuelle remise en question de leur don au coeur de la pâte humaine en tant que laïcs artisans en humanité.