ENGAGEMENT PERSONNALISTE

 
 

UN ENGAGEMENT MUTUEL

Le lien qui a réuni les membres de l'OCC est un lien d'engagement mutuel dans un compagnonnage, en référence à l'assertion formulée par saint Augustin au 4ème siècle : « Une personne est achevée par une autre personne ». Ils se sont engagés en conscience les uns vis-à-vis des autres, en pleine liberté, prenant le risque d'une aventure commune, d'une solidarité.

Leur histoire est celle d'une famille et non celle d'une institution. C'est en premier lieu une attitude sociétaire : faire le choix d'être « sujet », un engagement qui peut concerner tout homme, fût-il agnostique ou d'une autre religion.

L'engagement est l'une des exigences intrinsèques de l'être, l'être profond en chacun, en chacune, étant naturellement mû par l'impatience de se dire en tant que personne humaine. Il s'agit là de la « nécessité intérieure » dont parle Kandinsky1.

Se limiter dans son don en ne s'engageant pas revient à se limiter dans sa liberté d'être, phénomène sociologiquement dramatique par les temps qui courent. C'est dans une conscience aiguë de cet engagement nécessaire que les membres de l'OCC se sont reconnus.


UNE ATTITUDE PERSONNALISTE

Pour Emmanuel Mounier 2, l'engagement a plusieurs formes : il est humain, éthique, politique, spirituel, selon la dimension de l'action qui domine. Mais aucune forme de l'engagement ne peut être pensée de manière totalement indépendante par rapport aux autres. La force de Mounier est d'avoir compris la nécessité de penser les engagements dans leur globalité. Son intuition de l'unité personnelle des divers engagements, Mounier l'inscrit dans un engagement sans réserve à la société laïque.

De même que pour Paul-Louis Landsberg 3 :

« Le caractère historique de notre vie exige l'engagement comme condition de l'humanisation. »

ou Guy Coq, ancien président de l'Association des Amis d'Emmanuel Mounier:

« L'engagement n'est pas une sorte de supplément gratuit à la méditation. C'est une condition nécessaire de l'accomplissement de chacun... on ne s'engage pas dans l'histoire, on y est déjà impliqué. L'engagement personnel est la reconnaissance de cette implication et consiste à l'assumer consciemment. »

Reste pour les chrétiens à se mettre au service d'une humanité à accomplir sans s'égarer dans des formes de prosélytisme qui prétendraient, vainement d'ailleurs, vouloir restaurer un concept dépassé de « société chrétienne ». Une chose est de faire référence dans ses choix à une saine anthropologie chrétienne dans le respect de la conscience d'autrui, une autre est de vouloir imposer son point de vue.

Si « l'engagement comme condition de l'humanisation » est le moyen qui peut permettre à l'homme, à l'artiste, d'être sujet de l'acte qu'il pose, quel type d'engagement inter-personnel s'agit-il de vivre en tant que laïc chrétien ? Comment éviter la distorsion du spirituel et de la matière, autrement dit de l'esprit et du corps ? Comment incarner durablement une aspiration communautaire, libérée de toute notion de réussite personnelle ou groupusculaire?

Beaucoup d'aspirations communautaires se sont exprimées dans la société comme dans l'Église au cours du XXème siècle, notamment parmi les artistes : c'est l'expérience, limitée dans le temps, de Jacques Copeau et des « Copiaux », celle du Bauhaus de Walter Gropius rejoint par Kandinsky et Klee ; celle de certaines communautés hippies prônant la non-violence, le respect de la nature et la contestation de la société de consommation ; l'aspiration communautaire de Mounier, celle suscitée à Mirmande par Marcel Légaut et les siens, le rêve d'une telle démarche sans s'y être risqué de Pierre Emmanuel... l'Arche de Lanza del Vasto, les Communautés dites également de « l'Arche » fondées par Jean Vanier, le Mouvement des Focolari etc.



RESPONSABILITÉ PERSONNELLE
ET DISCERNEMENT COMMUNAUTAIRE

Dans la forme de travail communautaire choisi par les clunisiens la responsabilité personnelle est totale pour les domaines qui relèvent de la compétence de chacun. Pour ce qui est des grandes orientations, il est fait appel au discernement communautaire, selon le principe personnaliste de subsidiarité.

Tout travail de discernement demande la confiance a priori qui permet d'avoir le courage d'oser tout dire, d'exercer une écoute de plus en plus profonde, de prendre le risque de modifier sa propre vision des choses en vue d'un plus grand bien.
Il s'exerce à tous les niveaux : selon le principe de subsidiarité, chaque réalité est appelée à aller au bout de ses questionnements, de ses réponses et ne fait appel à un cercle plus large que si elle bute sur ses propres limites.

Le discernement est proche de l'acte artistique : non pas un acte isolé mais un travail qui donne et attend de toute personne, quelle qu'elle soit, sa participation au travail de la création.

NOTE :
LE DISCERNEMENT. On trouve son origine dans les Actes des apôtres. Ils se rassemblent chaque fois qu'il y a une décision à prendre concernant l'ensemble de la communauté. Dans une société bâtie de façon pyramidale les apôtres choisissent un autre mode de rapport, celui de la communion. Le Christ, initiateur de cette communion, est la pierre de fondation. Il porte l'édifice en disparaissant en quelque sorte dans les fondations. Il est donc l'inverse même d'un « chef » au sens romain du terme. Comment gouverner dans ces conditions ? En faisant appel à la communion des membres engagés dans la même aventure. La prière des premiers chrétiens semble être le lieu où ils cherchent ensemble non pas l'opération magique de l'Esprit Saint, mais la paix intérieure pour travailler à construire ce corps commun qui est déjà l'Église. C'est cette communion des coeurs et des esprits, cultivée jour après jour, qui engendre un nouveau mode de vie, une micro-société non structurée de l'extérieur par une organisation institutionnelle mais animée de l'intérieur par la pratique vivante du discernement.


POUR UNE POLITIQUE DE LA CULTURE

Les membres de l'OCC devaient encore se reconnaître dans l'interpellation de Pierre Emmanuel 4 à propos de la culture :

« La culture acquise, bagage intellectuel ou vernis à la mode, se réduit trop souvent à un système de mots de passe par lequel une élite prétend se reconnaître, même si le contenu de son savoir lui est indifférent(...) La vraie culture, elle, est une passion, une disposition de tout l'être, une façon de croire à l'homme, de se sentir responsable de la forme humaine, en somme d'aimer. (...) Homme de culture, le paysan et l'ouvrier peuvent l'être autant que le grand intellectuel. »

Ils ont transposé sur le terrain les principes énoncés dans « Pour une politique de la culture 5 »..

« J'ai choisi non de consolider un système, mais de le transformer du dedans. La seule façon d'y parvenir sans tomber dans une aliénation nouvelle est de susciter, à l'intérieur du système, des formes nouvelles d'association. De proche en proche, ces groupements solidaires le métamorphoseront en une authentique cité terrestre, sans anéantir les richesses d'intelligence investies en lui ; sans étêter non plus de son audace le projet que le système a rendu babélien faute de le garder humainement homogène. Homogène, c'est-à-dire à la mesure des communautés différenciées dont l'ensemble devrait constituer l'État... [Il s'agit de] passer du présent État omnivore... à une coopération populaire décentralisée.

Ces coopérateurs éventuels, on les trouve partout et, pour être des gens qui pensent, ce ne sont pas tous des intellectuels ; quand ils le sont, l'idéologie cède chez eux à la pratique. Il leur reste à découvrir ensemble quelle source d'enrichissement ils sont chacun pour les autres, quand ils s'unissent pour épanouir leur personnalité et mettre en partage leurs compétences, qui cessent dès lors d'être des «spécialités» étanches pour devenir des vases communicants.»

Autre référence concernant la culture, le discours prononcé à l'Unesco le 2 juin 1980 par Jean-Paul II dont un court extrait dira ici toute la teneur :

« La culture est ce par quoi l'homme, en tant qu'homme, devient davantage homme, est davantage, accède davantage à l'être. »

Quelques mois après ce discours quatre membres de l'OCC rencontraient Jean-Paul II à l'occasion d'une audience privée au Vatican. Il les exhorta à donner aux femmes pleine co-responsabilité, leur génie propre étant indispensable à la création et à l'animation culturelle et il s'entretint avec eux de la question du travail humain sur lequel il se préparait à publier l'encyclique «Laborem Exercens», dans laquelle il devait écrire que la finalité du travail (et par là de toute création) n'est pas d'abord « l'oeuvre » mais « l'homme ».